[CHRONIQUE] Matrix – Machine philosophique

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« Il ne s’agit donc pas de croire, mais de savoir, et pour cela d’agir, selon une logique de transformation concrète. La connaissance spirituelle est au bout de l’action. »

« Plus j’étais calme, plus mon esprit devenait clair. L’esprit calme est comme la pointe immobile d’une toupie. »

« Ce qui est prédéfini, ce ne sont pas tant les choix eux-mêmes, que la relation entre les choix et leurs conséquences. »

Nombre de pages : 244
Date de 1ère publication : 2003
4ème de couverture :

« La trilogie de Matrix est-elle autre chose qu’une formidable machine commerciale ? Oui, c’est une machine philosophique. Et cependant elle n’aurait pas eu le succès que l’on connaît s’il s’agissait seulement d’un film « pour philosophes ». Le film est saturé de lieux communs philosophiques et de références ouvertes ou occultes à toute la tradition : de Platon à Baudrillard en passant par Descartes. Mais tout cela ne suffit pas à en faire un film philosophique, ni de la philosophie mise en film. L’ambition des réalisateurs était de fabriquer un « film d’action intellectuel ». C’est bien de cela qu’il s’agit : un film d’action qui, en mêlant la fable et le concept, le spectacle et la spéculation, produit des effets théoriques. Ces effets concernent des thèmes aussi variés que le réel et le virtuel, la liberté humaine et les raisons du choix, la cohabitation de l’homme et des machines, le statut des lois de la nature, la puissance de l’amour, le syncrétisme religieux.

Matrix, Machine philosophique peut se lire comme une sorte de guide de l’utilisateur à l’attention de ceux qui ont aimé le film, qui l’ont détesté, ou qui se demandent simplement ce qu’on peut en penser. »

Chronique

Il y a tellement de sujets soulevés ici que je vais avoir (honnêtement !) du mal à vous faire une chronique. Alors disons plutôt que, cette fois, je vous fais un résumé des grandes lignes (plus ou moins) détaillé !

Je me suis régalée à lire ce livre, à poser des mots et des explications sur ces images ! Comprendre les réflexions poussées qui ont pu être faites, a été un vrai plaisir de lecture.

Plusieurs points ont été développés. En voici, à mes yeux, les principaux avec des extraits :

  • Le lien corps & esprit
  • La structure et fonction de la Matrice
  • Choix ou Karma ?

L’article est pour le coup plus long que la normale, mais n’hésitez pas à aller directement à la conclusion pour ceux qui veulent directement savoir ce que j’en ai pensé globalement! 🙂

Bonne lecture et surtout bonne découverte!

Liens corps & esprit

  • “Neo, sooner or later, you’re going to realize just as I did… there’s a difference between knowing the path and walking the path.”
    Car la différence du chemin, ce n’est pas de le connaître, c’est de le parcourir. […] La scène finale du 1er épisode ne laissant aucun mystère sur ce point : c’est dans l’action, et même plus précisément dans le combat, qu’à lieu ‘l’éveil’ de Neo.
  • « Il faut savoir garder l’esprit immobile tandis que le corps est en mouvement : « Lorsqu’on fait suffisamment d’entraînement dans tous les domaines, on arrive à bouger les mains, les pieds, le corps sans bouger son esprit et sans même penser à l’entraînement, on arrive à intégrer le résultat tout à fait librement » (Yagyu Munenori). Une des forces de Matrix est certainement de parvenir à signifier cette quête filmiquement. »
  • « La démonstration ne pouvant venir de la conscience, viendra donc de l’action […] Le paradoxe s’installe : à l’évidence, l’esprit ne peut seul s’éduquer et c’est donc le corps qui va prendre le relais ; la force de Neo n’est pas de réfléchir à ce qui lui arrive et de mieux parvenir à  mieux analyser ce qui se passe autour de lui : elle est de ne pas y penser. »
  • Qui dirige donc du corps ou de l’esprit ? […] Il s’agit de la scène où Neo, chez l’Oracle, discute avec le garçon qui tord les cuillères. La 1ère réplique ne fait que redire le caractère illusoire du réel et l’inconstance du vouloir (Spoon boy : Do not try to bend the spoon. That’s impossible. Instead only try to realize the truth. / Neo: What truth? / Spoon boy: There is no spoon). Mais une idée nouvelle est également avancée : « Neo : There is no spoon ? / Spoon boy: Then you’ll see that it is not the spoon that bends, it is only yourself ». Il ne sert à rien de “se convaincre” que la cuillère n’existe pas. D’ailleurs elle existe bel et bien comme représentation (« Your mind makes it real »). Ce qu’il faut parvenir à comprendre, c’est plutôt que nous devons nous tordre nous-mêmes. […] Neo va parvenir à cette même fin aux rythmes des combats, c’est-à-dire littéralement, dans la torsion de son corps. Il réalise ainsi, selon la voie propre de l’art martial, ce même idéal de spontanéité qui vise le moine bouddhiste dans l’union parfaite avec la nature comme image sans forme en perpétuel devenir.
  • Neo n’a pas encore atteint au terme de la voie du guerrier. Le fait que les armes soient introduites dans ce nouvel épisode va également dans ce sens : dans beaucoup d’arts martiaux […] nous devons apprendre peu à peu à « faire corps » avec les éléments extérieurs. […] Neo est clairement parvenu à ce stade et peut même combattre avec un poteau indicateur, ou le corps de son ennemi. Mais il lui reste à incorporer l’ennemi lui-même : il a compris qu’il n’y a pas de cuillère, pourrait-on dire, mais il n’a pas compris qu’il n’y a pas d’ennemi. Se dessine alors un nouveau but, où doit être saisi non seulement la « propension des choses », le moment où le héros peut seconder et être secondé par le processus dans lequel il est pris, mais aussi où il doit parvenir à faire corps avec ce qui s’oppose à lui.
  • Que le corps puisse par la souplesse propre, plier l’esprit et le monde (comme représentation) dans le « coup décisif », c’est là un aspect essentiel de Matrix, dont témoignent notamment la répétition des images de torsion (du personnage, ou inversement du décor) et le discours du Spoon Boy. […] Déjà dans le 1er épisode, Morpheus avait suggéré que la torsion engageait notre rapport au monde ; il y a des lois, disait-il, que l’on peut briser, et d’autres non ; pourtant l’action ne s’y trouve pas bloquée, car ces lois peuvent éventuellement être courbées. « Cherche le droit dans le courbe, dit le maître, concentre ton énergie et fais la sortir » ; mais aussi bien : cherche le courbe dans ce qui est droit.
  • L’esprit ne doit se fixer sur rien (« free your mind »), à commencer par lui-même. Car il n’est […] qu’une « image intérieure résiduelle), la « projection mentale » d’un « moi digital », donc une illusion de plus. Il ne soit se fixer aucun but : cette séparation entre le soi et les choses, les moyens et les fins, comme tous les dualismes de ce genre, fait encore partie de l’illusion et nous attache à elle. Toute l’affaire du bouddhisme est de parvenir à nous faire prendre conscience pratiquement de la non-séparation essentielle de toute chose, et de nous défaire du même coup des « attachements ».

La structure et fonction de la Matrice

  • Il ne suffit pas de dire aux gens la vérité nue pour qu’ils désirent se libérer de leurs illusions. Le vrai problème, comme le sait tout lecteur de la Boétie ou de Marx, est la servitude volontaire. Parallèlement, comme l’indique la scène de la confrontation entre Morpheus et Lock, il ne suffit pas de sortir du monde virtuel pour échapper aux règles et aux contrôles.
  • Liberté, responsabilité, dignité : ce sont bien là trois termes indissociables selon Kant. L’homme en tant que sujet moral, est une fin en soi et doit être traité comme tel : c’est ce qui fonde sa dignité et permet de postuler sa liberté. On sait que le devoir moral, que Kant nomme impératif catégorique, peut se formuler ainsi : « Agis toujours de telle sorte que tu traites la personne humaine, en toi-même comme en autrui, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen ». Or les « humains » de la Matrice sont précisément des êtres qui sont traités comme simples moyens, nullement comme fins en soi : ils ont en ce sens, tout au plus un prix, une utilité, et non une dignité. En refusant ce statut de simple moyen, c’est donc tout à la fois la liberté, la dignité et la responsabilité que Neo revendique. C’est en ce sens que sa lutte est, indissociablement, métaphysique et morale.
  • Les personnes n’existent pas dans ce monde, on n’y trouve nulle subjectivité, mais seulement l’identification ou l’assimilation parfaite, la réduction à la fonction.
  • La Matrice est une « prison pour l’esprit », une illusion dont nous sommes les esclaves consentants. Comment ne pas penser à la Maya, le voile de l’illusion ? Comment ne pas y voir une version futuriste du samsara bouddhiste, avec son cycle infini de vies et de renaissances, régi par les lois de causalité (karma) et le principe de souffrance (dukkha) ? N’est-il pas question, du reste, d’un cycle de créations et de destructions de la Matrice, parallèle au cycle d’obsolescence des programmes qui la peuplent ?
  • Le virtuel est aussi « réel » que le réel, pour autant qu’il n’est pas séparable du processus d’actualisation qui accompagne l’insertion de notre action dans les choses. Le virtuel n’est même rien d’autre que ce processus, par quoi le réel se déploie et se révèle lui-même comme enchevêtrement de ligne d’actualisation. […] La Matrice n’est donc pas plus dans la tête qu’elle n’a son site quelque part dans le monde ravage de 2199. La Matrice est un milieu psychotechnique : ni intérieure ni extérieure, elle est l’interface entre l’homme et la machine, elle se définit d’abord par les points d’insertion ou les prises qu’elle offre à notre action.
  • Morpheus: Have you ever had a dream, Neo, that you were so sure was real? What is you were unable to wake up from that dream? How would you know the difference between the dream world and the real world?  Les ‘sceptiques’ ont été toujours accompagnés  dans leur réflexion dans des représentations qui tentaient de donner corps à l’hypothèse de l’irréalité de notre quotidien. Les sceptiques antiques invoquent souvent des récits mythologiques dans lesquels un personnage est trompé par des hallucinations produites par les dieux.

Trois hypothèses envisageables : (p.149)

H1 : Nous ne sommes pas dans la Matrice, car si nous y étions, nous ne devrions pas pouvoir le savoir aussi facilement. Dans ce cas, ou bien (a) Matrix est un simple film de science fiction pour jeunes adeptes des jeux vidéos, ou bien (b) Matrix pourrait être un avertissement voire une prémonition, qui nous prévient que l’humanité court le risque d’être prisonnière, dans deux siècles, d’une simulation du monde de la fin du vingtième siècle, dans lequel nous vivons encore réellement.

H2 : Nous sommes dans la Matrice, mais les machines qui l’ont créée ne la contrôlent plus et n’ont pas pu empêcher des rebelles – machines ou humains –  de diffuser à l’intérieur de la Matrice le film Matrix et de révéler ainsi la vérité à l’humanité. On peut alors penser que celle-ci va bientôt être libérée de la Matrice d’une manière ou d’une autre.

H3 : Nous somme dans la Matrice, mais celle-ci est si parfaite que nous refusons de croire à son existence : nous prenons le film Matrix pour une œuvre de science-fiction, alors qu’il décrit notre situation réelle.

En réalité, ce qui est insoutenable dans le fait d’être à l’intérieur de la Matrice n’est pas sa dimension simulatoire mais le fait qu’elle soit contrôlée par des machines, qui, à la suite d’une guerre avec l’humanité, tiennent cette dernière captive dans la Matrice.

Le véritable problème posé par la Matrice est politique et non épistémologique ou métaphysique, comme le souligne Morpheus lorsqu’il définit la Matrice comme un système de contrôle destiné à maintenir les hommes en esclavage.

Choix ou Karma

  • Matrix lie du reste – et à juste titre – liberté et recherche de la vérité. Le choix offert par Morpheus à Neo est entre le retour dans la Matrice et la vérité : « Souviens-toi, tout ce que j’ai à t’offrir est la vérité, rien de plus… » La vérité donc, non le bonheur. […] Que Neo choisisse la recherche de la vérité – sans considération du bonheur – ne fait pas seulement de lui une figure philosophique, voire la figure même du philosophe, elle le rattache à une idée particulière de la philosophie, celle des présocratiques, ou encore de Heidegger. […] Un texte de M. Conche souligne bien ce point :

« Les Antésocratiques n’avaient souci que de la vérité. Le terme eudémonia [bonheur] n’apparaît guère qu’avec les Sophistes […] La philosophie suppose une volonté de vérité, sans souci de savoir si la vérité réjouira ou fera souffrir. Et précisément, l’on veut la vérité, lors même qu’elle apportera la souffrance. Ce qui, pour beaucoup de gens rend possible le bonheur n’est pas la vérité mais l’illusion […] Le philosophe authentique recherche la vérité pour la vérité, donc au prix même de la souffrance »

  • Le mérovingien : […] Le Maître des clés lui-même, sa nature même, est d’être un moyen, non une fin. Le rechercher, c’est chercher un moyen, un moyen pour faire… quoi ?
    Neo : Vous connaissez la réponse à cette question.
    Le Mérovingien : Mais vous ? Vous pensez la connaître, mais vous ne la connaissez pas. Vous êtes ici parce qu’on vous a dit de venir et vous avez obéi. C’est ainsi que vont les choses. Voyez-vous, il n’y a qu’une seule constante, une seule Loi Universelle et c’est la seule Vérité : la causalité. Action, réaction. Cause et effet.
    Morpheus : Tout commence par un choix
    Le Mérovingien : Non. Faux. Le choix est une illusion créée pour distinguer ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas.
  • La grande révélation du second épisode, c’est qu’il n’y a rien au bout du chemin, sinon la dissolution programmée de l’Un (The One). Neo l’éveillé, l’homme-nouveau rêvé par toutes les utopies politiques pour conduire le peuple à sa libération, ressemble plutôt ici à un enfant désemparé devant la triste nouvelle de son aliénation. Mais peut-être son destin est-il précisément, comme le suggèrent son nom et sa fonction, de redevenir un ‘nouveau-né’ (Neo Nate).

On explique même à Neo qu’il a été programmé pour parvenir à ce point – avec pour conséquence, rappelé tout au long du film, que c’est le choix qui compte (« Choice. The problem is choice »), mais un choix qui a toujours déjà été fait (« You didn’t come here to make the choice, you’ve already made it »).

La dissolution de l’Un est ici, soulignons-le, une condition de l’action adéquate. Il faut que l’homme cesse de faire obstruction au cours des choses en fluidifiant ce qu’il a fixé dans un moi. Alors seulement peut-il atteindre, au moment où il s’est laissé aller à la plus extrême faiblesse, la force véritable : « Celui qui possède une vertu solide ressemble à un nouveau-né qui ne craint ni la piqûre des animaux venimeux, ni les griffes des bêtes féroces, ni les serres des oiseaux de proie./Ses os sont faibles, ses nerfs sont mous, et cependant il saisit fortement les objets. »

Conclusion

« Le rêve, l’illusion, les lois implacables de la causalité, tout cela ne nous renvoie-t-il pas plutôt au bouddhisme ? Ce soupçon est vite confirmé par les multiples indices, et même, explicitement, par le discours tenu par quelques personnages-clés sur le sens de leur aventure. Matrix, histoire bouddhiste parasitée par une imagerie et une phraséologie chrétiennes ? »

Cette conclusion semblerait bien aisée, mais il n’en est pas moins. Cette triologie a fait coulé beaucoup d’encre depuis sa sortie.

« Matrix suscite une activité interprétative massive et extrêmement variée, dont ce livre même est un exemple. Certains y voient une allégorie de la civilisation technique, d’autre une critique du capitalisme – dont on s’empresse souvent de montrer le caractère un peu niais – d’autres encore une éloge du bouddhisme, une réécriture du Nouveau Testament, une illustration de la Gnose, mais aussi une dénonciation des dangers de la réalité virtuelle inspirée de Baudrillard […] la liste ne saurait être exhaustive… »

Il y a même un passage qui en rajoute une couche :

« Les frères Wachowski ajoutaient : toutes les interprétations que vous ferez, et mêmes celles que vous ne ferez pas, sont intentionnelles. Le film a été conçu de sorte qu’il donne lieu à une multiplicité d’interprétations. Il utilise ces interprétations elles-mêmes pour se déployer. »

Alors, finalement, comment se faire une véritable idée du film ?
Je pense que la conclusion et l’interprétation revient à chacun. Car il y a un potentiel énorme dans la lecture des idées, symboles et interprétations faites. A chacun d’y trouver le sens qu’il/elle préfère.
Personnellement, cette lecture m’a beaucoup plus car elle a apporté une perspective approfondie et une connaissance plus détaillée des symboles, signes, idées, noms apposés à chaque seconde de ce film !

« Matrix, au contraire, superpose ces différentes interprétations de sorte qu’on ait le sentiment de leur équivalence du point de vue d’un message qui, cependant, reste obscur. En cela, il se rapproche non pas de l’art, mais de ce qu’en d’autres espaces culturels on appelle un mythe.
Ainsi, il ne sert à rien de chercher le sens des mythes, car le mythe n’a pas de sens : il donne son sens à notre monde. »

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Comme un lotus dans son étang, je baigne dans le Yoga et les livres pour y puiser mon épanouissement et mon inspiration au quotidien ♥

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